Aïe, j'ai mal à la culture

Publié le par Excursus

La BPI, les bibliothèques de la ville de Paris,  et après la lettre de Guy Moquet, voici la lettre à André Malraux !

Lundi  23  novembre 2009
Communiqué de presse d'Excursus

Lettre à André Malraux

A l'occasion du 50ème anniversaire du Ministère de la Culture, la cie UN EXCURSUS, avec la complicité d’hommes et de femmes militants et amoureux des arts et de la culture, a rédigé une LETTRE A ANDRE MALRAUX. Cette lettre a été filmée lors d’un « parcours poétique » le lundi 23 novembre 2009, jour-anniversaire de la mort d’André Malraux.

Lettre à André Malraux...
Cette adresse à André Malraux a été écrite à plusieurs mains, dans le but de  convoquer l’esprit de ce grand homme de la culture qui inventa en 1959 l’aventure du Ministère français des affaires culturelles. Elle confronte les discours du premier Ministre de la Culture avec ceux de la vie politique et culturelle actuelle.

A travers cette figure spectrale d’intellectuel passionné, la lettre sollicite la résurgence des pensées innovantes et vigoureuses au sommet de l’Etat.

« Nous espérons simplement, Monsieur Le Ministre, en ce jour de funérailles, que votre masque spectral devienne la grandiose figure d’un jour d’espoir : Celui où l’Etat se remettra à placer l’art et la culture au centre de son projet de société et aura de nouveau une vision inventive et stimulante en matière de recherche et de création artistique » Extrait

La lettre à André Malraux a été envoyée ce jour à l’ensemble de la profession « pour signatures ». L’actuel Ministre de la Culture, Monsieur Frédéric Mitterrand la recevra quant à lui, le 30 novembre 2009.

… accompagnée d'un parcours poétique…
La lecture à plusieurs voix de LA LETTRE A MALRAUX a été filmée lors d’un « parcours poétique » qui s’est déroulé du ministère de la Culture au Panthéon le 23 novembre 2009 (jour d'anniversaire de la mort d'André Malraux) entre 11H30 et 14H30.
Le texte est disponible dès aujourd’hui,
le reportage photo et un extrait sonore dès mardi 24 novembre au matin,
le film, vendredi 27 novembre…


Contacts Presse :
Romain Batteux 01 75 50 98 17 ou 06 18 72 28 68 romain.batteux@unexcursus.fr

Jérôme Impellizzieri 06 18 72 54 01 et jerome.impe@wanadoo.fr

Catherine Leguern 06 14 28 36 46 et cathleguern@hotmail.com

Lettre  à  André  MALRAUX

« Le Ministre de la Culture a pour mission de « rendre accessibles au plus grand nombre les œuvres capitales de l'humanité, et d'abord de la France, au plus grand nombre possible de français, d'assurer la plus vaste audience à notre patrimoine culturel, et de favoriser la création des œuvres de l'art et de l'esprit qui l'enrichissent ».
André Malraux/Décret de 1959
   
    Rien ne remplace tout à fait la présence humaine et c’est pourquoi en ce jour anniversaire, nous sommes venus ici, Monsieur Malraux pour vous annoncer que le XXIème siècle ne sera pas spirituel.

Englués dans une époque d’aphasie et de confusions qui nous entame dans notre capacité à aimer et ne nous donne ni le temps de penser ni le temps de rêver, nous sommes devenus inaptes à créer collectivement « notre propre imaginaire ».

Recherche, création et pratiques artistiques sont gravement menacées.
Ceux qui nous gouvernent semblent avoir totalement oublié que « l’art est le plus court chemin de l’homme vers l’homme ». L’Etat, Monsieur Le Ministre, a semble-t-il fait un choix déterminant en matière de culture : Il préfère l’accumulation stérile des valeurs du passé à l’innovation. En assumant, avec une arrogance de plus en plus prononcée, son désintérêt pour ce qui relie l’homme à son « inconnaissable » présent et aux visions futuriste de l’art contemporain, l’Etat offre aux citoyens, pour les années à venir, une bien creuse aventure culturelle : Contemplation béate du passé, loisirs, jeux et communication sans âme.

Si la culture n’est plus le véhicule de transmission des valeurs de notre siècle, si l’Etat ne donne plus aux créateurs d’aujourd’hui les moyens de penser les mondes de demain, quel sera l’esprit du siècle que nous traversons ?
Peut-être aviez raison d’annoncer, Monsieur Malraux, que ce siècle ne sera pas.

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    Rien ne remplace tout à fait la présence humaine et c’est pourquoi en ce jour anniversaire, nous nous sommes réunis devant le théâtre de l’Odéon (théâtre de l’Europe) pour vous parler Monsieur Malraux. Nous sommes peu nombreux, mais en dedans de nous, il y a Athènes et cet amour singulier pour la démocratie, la culture et la philosophie. C’est donc, un à un, que nous allons, avec vous, l’espace d’un instant, questionner à haute voix : Où en sont aujourd’hui les missions premières du Ministère des Affaires culturelles que vous aviez mises en œuvre, avec votre équipe inventive, il y a un demi siècle ?

Force est de constater l’échec de vos ambitions Monsieur Le Ministre et c’est aussi cela que nous sommes venus vous dire. Vous, qui avez cru profondément en la nécessité d’un engagement fort de l’Etat afin de propulser l’art et la culture au cœur de la société, seriez, en ce début de XXIème siècle, confondu devant l’effritement des objectifs premiers de votre Ministère. 

Le fabuleux mouvement en faveur de la décentralisation que vous avez eu le courage de poursuivre, suivant les traces de Jean Zay, de Léo Lagrange et les efforts du front populaire, a progressivement été étouffé. Les lieux de culture ont de plus en plus de difficultés à mettre en place cette confrontation entre l’œuvre et le citoyen que vous appeliez de vos vœux. Ils sont de plus en plus dirigés dans un esprit « d’entreprise » où la gestion et l’administration prennent le pouvoir sur l’inédit et l’invention. Cet esprit, vous en conviendrez avec nous, sied très mal à la liberté de création des mondes de demain…En province, certains artistes ont aujourd’hui comme seul recours tragique à la lutte contre la fermeture de lieux, d’entamer des grèves de la faim…C’est vous dire, Monsieur le Ministre, la surdité de nos représentants au plus haut niveau de l’Etat.
Plus que jamais aujourd’hui « la culture ne s’hérite pas, elle se conquiert ».

Votre esprit de résistant avait su en 1959 obtenir du gouvernement, à la sortie d’une guerre dévastatrice, qu’il inscrive, dans les plans quinquennaux de modernisation économique et sociale de la France, un budget autonome dédié à l’art et à la culture. Vous seriez probablement consterné, Monsieur Malraux, d’assister aujourd’hui aux diminutions de certains budgets de votre Ministère et en particulier ceux consacrés aux actions artistiques et culturelles dans notre pays.

Votre conscience humaniste insista sur l’importance du rôle des artistes dans une société moderne et vous aviez lancé les négociations d’une politique de soutien aux créateurs. Elles avaient abouti à la mise en place d’un régime de protection sociale. Chaque année, Monsieur le Ministre, le statut de l’intermittence est remis en question. Les artistes et techniciens se battent, au côté des syndicats et de diverses coordinations, pour en sauver l’essentiel et la lutte s’avère longue et violente (comme  ce fut le cas en 2003). En coulisse, on parle déjà, pour l’année prochaine, de la sortie de ce régime exceptionnel qui protège « la création et les créateurs français », des professions liées à la technique. Comme si dans les œuvres que nous fabriquons ensemble, artistes et techniciens pouvaient être dissociés.

Votre esprit vivifiant avait souhaité en 1959 placer la création contemporaine dans toutes les disciplines artistiques comme une des actions prioritaires pour le développement de la République Française. L’actuel Président choisit de mettre en place un conseil de la création artistique (commission Marin Karmitz), qu’il préside, se substituant ainsi à la ligne artistique de votre, de notre, Ministère de la Culture.

En 1959, vous déclariez, Monsieur le Ministre, la nécessité des efforts de l’Etat pour l’art et la culture « afin que chaque enfant de France puisse avoir droit au théâtre, aux tableaux, au cinéma, comme il a le droit à l’alphabet ».  Un demi siècle plus tard, pensant probablement suivre dignement vos pas, le Président de la République Française déclare : « L’urgence c’est que chacun puisse participer d’une sensibilité commune, partager le même amour pour la même beauté, la même admiration pour les mêmes chefs d’œuvre, les mêmes rêves remplis des mêmes figures héroïques et des mêmes espérances ».
Cherchons ensemble Monsieur Le Ministre, en amoureux de la langue que vous étiez, et que nous sommes aussi, l’erreur…
Afin de poursuivre l’appauvrissement de la pensée en facilitant la vulgarisation simplificatrice de ce qu’est la culture et conduire progressivement les citoyens à errer dans un vaste enclos à divertissements, le Chef de l’Etat ose même vous citer : « André Malraux avait coutume de dire que le cinéma était un art mais aussi une industrie. J’aimerais pouvoir dire que le jeu vidéo est une industrie mais aussi un art, capable de créer des univers et une architecture aussi belle que celle des Arènes de Nîmes. »
…Sans commentaire...
A l’époque où la volonté de nos dirigeants semble être la réduction de l’homme à la seule valeur marchande, avez vous entendu, Monsieur le Ministre, depuis le royaume d’Hadés, ce brillant discours de Mme Christine Lagarde, actuelle Ministre de l’économie : « la France est un pays qui pense. Il n’est guère d’idéologie dont nous n’ayons fait la théorie, et nous possédons probablement dans nos bibliothèques de quoi discuter pour les siècles à venir. C’est pourquoi j’aimerais vous dire : assez pensé, assez tergiversé, retroussons tout simplement nos manches ! ».

C’est parce que nous continuons de croire qu’un peuple dans une démocratie bien portante a besoin au sommet de l’Etat de représentants qui, en êtres passionnés stimulent à leur tour les pensées et réfléchissent, en relation étroite avec les citoyens, au devenir du monde, que nous avons décidé de nous adresser à vous, Monsieur Malraux. Et à travers votre figure spectrale d’intellectuel passionné, nous sommes déterminés à solliciter la résurgence des pensées innovantes et vigoureuses au sommet de l’état.

C’est une étrange missive, Monsieur le Ministre, que nous rédigeons aujourd’hui, il est vrai… Mais nous sommes certains que vous saurez l’entendre, vous qui avez toujours cru au pouvoir surhumain de la création artistique, qui dans les heures les plus difficiles, prouve à tous, profanes ou prophètes, qu’elle est bien au-delà de la mort. « Le seul domaine où le divin soit visible est l'art, quelque nom qu'on lui donne. »

Dans un temps de désengagement raisonné de l’Etat, l’acte d’engagement irrationnel que nous nous sommes résolus à poser en ce jour anniversaire de votre mort, nous semble plus que pertinent :  Vous n’êtes pas sans savoir, Monsieur le Ministre-voyageur, que dans certaines régions du monde, des hommes et des femmes vivent dans la persistance de la croyance qu’il est salutaire, dans des périodes critiques de l’histoire de la communauté, de faire appel aux morts pour parler aux vivants. Et nous sommes bien conscients que « le monde de l’art n’est pas celui de l’immortalité, c’est celui des métamorphoses ». Lors d’un temps festif dédié aux « funérailles », un temps de commémoration du souvenir, s’inventent des rites poétiques afin de réveiller le fantôme du mort et faire résonner sa voix intemporelle de sage parmi le monde des vivants. C’est dans ce lieu, qu’à notre manière, nous avons choisi de célébrer le 50éme anniversaire du Ministère de la Culture.
Aux grands hommes de la culture, le peuple reconnaissant…

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Nous sommes devant vous, Monsieur le Ministre, parce que le dialogue devient de plus en plus difficile avec les représentants de la culture au sommet de l’Etat. Il n’a pas été évident, pour nous, de nous retrouver dans ce temps-mystère des connections spectrales entre les vivants et les morts, afin de partager un moment de dialogue avec vous.

Chuchotons un instant à l’oreille polymorphe des mondes imaginaires et poétiques afin de leur demander de nous conduire jusqu’à vous…Nous y sommes …

Si nous avons fait le choix étrange de traverser le miroir des limbes et de pénétrer les voies du silence, si nous sommes là, devant vous, Monsieur le Ministre, dans ce temps symbolique du recueillement à nous aventurer dans le « Royaume farfelu » des ténèbres, c’est que nous espérons que ce temps singulier puisse servir de point de départ à une large réflexion sur l’art et la culture dans notre pays. Il est urgent que s‘expriment les rêves d’une société nouvelle où l’art et la culture retrouvent tout leur poids et chacun de ses échos. D’autant plus important dans ce temps présent et à la veille d’une échéance électorale qui risque d’être déterminante pour de nombreuses structures culturelles.

Nous avons besoin de votre voix vibrante de tribun, Monsieur Malraux, afin de faire résonner les milles et une voix qui ont tant de mal à se faire entendre dans le brouhaha de notre monde médiatique…Dans le bruit assourdissant des machines…
Nous espérons qu’une fois en veille symbolique, votre esprit redevienne une source d’ardeur nouvelle et qu’il permette à chacun et à chacune dans les divers mouvements artistiques, associatifs, politiques ou syndicaux, de porter haut et fort, les enjeux de l’art et de la culture au sein de la société.

Il ne s’agit pas pour nous aujourd’hui de fabriquer avec votre image, l’image figée d’un héros ou pire l’image stérile du prophète de la culture. Nous espérons simplement en ce jour de funérailles, que votre masque spectral devienne la grandiose figure d’un jour d’espoir : Celui où l’Etat se remettra à placer l’art et la culture au centre de son projet de société et aura de nouveau une vision inventive et stimulante en matière de recherche et de création artistiques ; une vision qui protègera durablement le statut unique de l’intermittence; une vision déterminée à défendre l’ensemble des métiers de ceux et celles qui inventent les mondes de demain. Une vision claire et porteuse des métamorphoses d’une société qui, pour se revitaliser, doit se pencher sérieusement sur la construction d’un avenir humaniste.

La culture n’est-elle pas ce germe qui, comme vous aimiez à le dire, Monsieur le Ministre, « a fait de l'homme autre chose qu'un accident de l'univers ? ».

Dans l’espoir, d’être entendus de par les plaines du Cocyte ou sur les rives du Mekong où vagabonde peut-être votre âme de poète tourmenté, de résistant et d’homme de culture et dans cette ultime croyance que ce court moment passé avec vous exprime encore « L’indomptable capacité de l’homme à dire non et à se défendre contre toutes les forces qui tentent de l’écraser », nous vous saluons, poétiquement, Monsieur André Malraux …


Barbara Bouley Franchitti , Noël Grandamme, Vincent Gabriel, Nadège Milcic, Romain Batteux, Danielle Franchitti, Marie Tavernier, Maïté Marquezusaa (Cie UN EXCURSUS), Catherine Le Guern, Jérome Impellizzieri, Laurent Klajnbaum, Bruno Mauguil, Ronan Chéneau, Solenn Denis, Mathieu Bougasser, Ibrahim Spahic, David Langlois Mallet, Laurent Sellier…

NB : LA LETTRE à ANDRE MALRAUX sera envoyée Monsieur Fréderic Mitterrand, actuel Ministre de la Culture et de la communication, le 30 novembre 2009. Vous et/ou votre structure pouvez en devenir co-auteur en envoyant votre signature à : lettremalraux@unexcursus.fr

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